Regards de l’égaré

« Vous êtes le long de la mer,
vous êtes le long de ces choses scellées entre elles par votre regard. »
Marguerite Duras, L’Homme atlantique, 1982

En 1981, Marguerite Duras se rend au Canada pour une série de conférences de presse à Montréal. Elle filme L’Homme atlantique en prenant son compagnon Yann Malais (Yann Andréa) comme acteur. À son retour, en 1982, elle publie la retranscription de la bande sonore de L’Homme atlantique, le film devient un texte bref, un film à lire. Un an plus tard, parce que sa main tremble, Yann Andrea écrit sous sa dictée La Maladie de la mort. Ces deux récits procèdent d’un même schéma et nous amènent à faire ce constat : chez Marguerite Duras la poétique de l’espace oscille entre « L’inside » et « L’outside », le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. Dans La Maladie de la mort, la chambre déborde, elle est comme poreuse, la mer entre dans cette chambre d’amour. Elle écrit en exergue : « Si je devais filmer le texte, je voudrais (…) qu’il y ait une relation entre la blancheur des draps et celle de la mer ». Elle précise ailleurs dans L’Éden Cinéma, « Je sais que quand j’écris, il y a quelque chose qui se fait. Je laisse agir en moi quelque chose qui, sans doute procède de la féminité… c’est comme si je retournais dans un terrain sauvage ». Inspirée par le Domaine d’Abbadia et la côte basque française et espagnole où Anne-Lise Broyer a séjourné le temps d’une résidence, cette série, Fragments d’une saison pluvieuse, inaugure un nouveau cycle, deux médiums se confondent, deux temporalités se frottent, un va et vient entre « L’inside » (l’intime) et « L’outside ». Le dessin se mêle à la photographie, l’instantané à l’interminable. Deux histoires se superposent, l’une errante, sinueuse, intuitive et sensible, l’autre, méthodique, objective, géologique, minérale. Des cailloux dessinés ponctuent une suite de photographies n&b — des paysages, des détails, des « clichés » sombres, sourds — mêlées à quelques dessins tout aussi denses — des paysages frôlant le cliché, des « paysages négatifs » — tous captés, dans l’humidité du lieu et retranscrit sur un même support mat*. C’est qu’il y a dans le MAT le charme, l’absolu d’une neutralité : quelque chose comme un degré zéro de la présence. Dans son tissu absolument égal, sa platitude provocante, la matité est une qualité d‘abord polémique. Elle empêche toute bavure d’expressivité.
L’ensemble crée une portée où se jouent les enjeux et la force du rivage, une ligne se dessine, la ligne d’horizon, comme un fil, un liant, un air. Les galets comme des « pierres de rêve » sont là comme une réduction des paysages qu’ils côtoient. C’est la première fois qu’Anne-Lise Broyer questionne véritablement l’Horizon, sans doute que sur cette côte d’argent, elle voulait voir au-delà, l’autre rivage, plus loin, en face, outre-atlantique, cette découverte d’une frange de terre sur l’océan qui pose le regard vers un horizon à franchir, une distance qui relie deux livres, deux faces d’un même projet.
Carnet d’ « observation(s) », Fragments d’une saison pluvieuse est peut-être une suite de « notes » dont la musique, le récit ne tente pas d’unifier rêve et réalité mais cherche à reconstituer une unité à partir de la multiplicité initiale.

*tirages et dessins (à la mine graphite) sont réalisés sur le même papier, papier photosensible, ilford baryté mat.

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